Camille Deschamps
Camille Deschamps
Analyste réponse à incident
| · 12 min de lecture

Entra ID noté 10,0 et déjà exploité — j’ai passé 6 heures à cartographier 23 tenants clients, voici ce qui m’a glacé

Poste de supervision de sécurité affichant des alertes, illustrant la surveillance d’un annuaire d’identité cloud

TL;DR

  • Le 21 août 2026, Microsoft confirme l’exploitation active de CVE-2026-69836 : désérialisation de données non fiables dans Entra ID, exécution de code à distance, CVSS 10.0.
  • « Aucune action client requise » est vrai pour le correctif — et trompeur pour tout le reste. Le service est corrigé côté Microsoft ; votre tenant, lui, garde les traces de ce qui a précédé.
  • Entra ID n’est pas un logiciel parmi d’autres : c’est la racine de confiance de votre messagerie, de vos fichiers et de vos accès applicatifs. Une exécution de code y touche tout, en aval.
  • Sur 23 tenants clients audités en 6 heures, 19 n’avaient aucune rétention de journaux d’audit au-delà de 30 jours. Ils ne peuvent pas répondre à la question « ai-je été touché ? ».
  • La seule action vraiment utile cette semaine : chasser la persistance — applications, secrets clients, rôles privilégiés et domaines fédérés ajoutés récemment.
Résumer cet article avec : Google News ChatGPT Claude Perplexity

Il y a deux mots dans le bulletin de Microsoft qui, mis côte à côte, produisent une dissonance rare : exploited in the wild et no customer action is required. Exploité dans la nature, et rien à faire de votre côté. Le 21 août 2026, cette phrase concernait CVE-2026-69836, une faille notée 10,0 sur 10 dans Microsoft Entra ID.

La formulation technique est austère : « Deserialization of untrusted data in Microsoft Entra ID allows an unauthorized attacker to execute code over a network ». Traduction : un attaquant non authentifié pouvait faire exécuter du code, à distance, sur le service d’annuaire qui décide qui a le droit d’entrer chez vous. Le crédit de découverte revient à Robert Fitzpatrick, ingénieur sécurité principal.

J’ai passé la journée du 21 à parcourir les 23 tenants que nous supervisons pour des PME françaises. Six heures plus tard, ce n’est pas la vulnérabilité qui m’inquiétait le plus. C’est ce que l’exercice a révélé sur notre incapacité collective à répondre à une question simple.

La question à laquelle 19 tenants sur 23 ne savaient pas répondre

« Est-ce qu’un objet privilégié a été créé ou modifié dans mon annuaire au cours des 90 derniers jours ? » Ce n’est pas une question de spécialiste. C’est la seule question qui compte après une faille d’exécution de code sur un fournisseur d’identité. Dans 19 tenants sur 23, la rétention des journaux d’audit était laissée à la valeur par défaut — soit une fenêtre de 30 jours, souvent moins pour les événements de connexion. Au-delà, les données n’existent tout simplement plus. Le correctif de Microsoft ferme la porte ; il ne dit pas qui est déjà entré.

Ce qui s’est passé, et pourquoi le score de 10,0 est mérité

Un score CVSS de 10,0 n’est pas décerné à la légère. Il suppose la conjonction du pire sur tous les axes : exploitable à distance, sans authentification préalable, sans interaction de l’utilisateur, avec une compromission totale de la confidentialité, de l’intégrité et de la disponibilité, et un franchissement de périmètre.

La désérialisation de données non fiables est une classe de vulnérabilité bien connue et particulièrement vicieuse. Le principe : un service reçoit des données sérialisées, les reconstruit en objets applicatifs, et cette reconstruction déclenche du code. Si l’attaquant contrôle les données d’entrée, il contrôle ce qui est reconstruit — et donc ce qui s’exécute. Ce n’est pas un contournement d’authentification, c’est un contournement de la notion même de frontière.

Ce qui rend cette instance particulièrement grave, c’est la nature du service touché. Entra ID n’est pas une application métier parmi d’autres. C’est la racine de confiance à laquelle tout le reste délègue : la messagerie, le stockage de fichiers, les applications SaaS fédérées, souvent les accès VPN et les postes de travail. Compromettre l’annuaire, ce n’est pas obtenir une porte ; c’est obtenir le trousseau.

Rayon d’impact d’une compromission du fournisseur d’identité

Entra ID CVE-2026-69836 Messagerie Fichiers & SharePoint Applications SaaS VPN & accès distants Postes de travail Une exécution de code sur la racine de confiance se propage vers tout ce qui lui délègue l’authentification

Notre avis d’expert n° 1 — « aucune action client requise » est vrai, et dangereusement incomplet

Cette phrase est exacte au sens strict. Entra ID est un service exploité par Microsoft : le correctif est appliqué côté fournisseur, il n’y a pas de mise à jour à déployer, pas de redémarrage à planifier, pas de fenêtre de maintenance à négocier. Sur le plan de la remédiation de la vulnérabilité, c’est terminé, et c’est une bonne nouvelle.

Le problème, c’est ce que cette phrase produit dans la tête d’un dirigeant de PME qui la lit en diagonale : ce n’est pas mon sujet. Or il existe une différence considérable entre « la faille est corrigée » et « mon environnement est sain ». La première affirmation porte sur le futur. La seconde porte sur le passé, et personne chez le fournisseur ne peut la formuler à votre place.

Dans un scénario d’exécution de code sur un fournisseur d’identité, l’attaquant compétent ne reste pas dans la faille. Il l’utilise une fois pour établir une persistance qui survivra au correctif : une application inscrite avec des autorisations larges, un secret client à longue durée de vie, un rôle d’administrateur attribué à un compte discret, un domaine fédéré supplémentaire. Ces objets sont parfaitement légitimes en apparence et continuent de fonctionner après le correctif.

C’est la raison pour laquelle la seule action utile de la semaine n’est pas de corriger — c’est déjà fait — mais de chasser.

Notre avis d’expert n° 2 — la rétention des journaux est le vrai scandale de ce dossier

Voici le constat qui m’a réellement glacé pendant ces six heures, et il n’a rien à voir avec Microsoft.

Sur nos 23 tenants, 19 conservaient leurs journaux d’audit selon les valeurs par défaut. Concrètement, cela signifie une fenêtre d’environ trente jours, parfois sept pour certaines catégories d’événements selon le niveau de licence. Au-delà, il n’y a pas de « archive froide » à ressortir : les données sont supprimées.

Traduisons en termes opérationnels. Si l’exploitation de cette faille a commencé il y a soixante jours — hypothèse parfaitement plausible, les vulnérabilités de cette classe étant souvent exploitées silencieusement avant d’être publiques — alors dix-neuf de nos vingt-trois clients sont dans l’incapacité technique de savoir ce qui s’est passé chez eux. Pas « ont du mal à savoir ». Ne peuvent pas savoir. Les preuves n’existent plus.

Ce n’est pas une négligence individuelle, c’est un défaut structurel du marché. Exporter les journaux d’un annuaire cloud vers un stockage à rétention longue est une opération de configuration ennuyeuse, sans bénéfice visible, qui coûte quelques dizaines d’euros par mois et qu’aucun tableau de bord ne réclame. Elle n’est jamais faite avant le premier incident, et à ce moment-là il est mécaniquement trop tard.

Si vous ne retenez qu’une action de cet article : portez la rétention de vos journaux d’audit d’identité à douze mois minimum, cette semaine. Ce n’est pas une réponse à CVE-2026-69836. C’est une réponse à la prochaine, dont vous ne connaissez pas encore le numéro. C’est exactement la logique que nous détaillons dans notre méthode d’audit d’un tenant Entra ID en 7 étapes.

Vous ne savez pas si votre tenant a été touché ?

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Notre avis d’expert n° 3 — la dépendance à un fournisseur d’identité unique est désormais un risque à documenter

Il faut le dire sans démagogie : concentrer l’identité chez un grand fournisseur reste, pour l’écrasante majorité des PME françaises, un net gain de sécurité. Les alternatives — annuaires auto-hébergés mal maintenus, comptes locaux dispersés, mots de passe partagés — sont objectivement pires. Personne ne devrait quitter Entra ID à cause de cet épisode.

Mais il y a une différence entre accepter un risque et l’ignorer. Un incident de cette nature illustre que le fournisseur d’identité est un point de défaillance unique documentable, et qu’à ce titre il mérite une place explicite dans votre analyse de risques, avec des mesures compensatoires nommées.

Trois mesures compensatoires réalistes, par ordre de rentabilité. Des comptes d’urgence hors du chemin d’authentification standard, exclus des accès conditionnels, avec des identifiants stockés physiquement — c’est ce qui vous permet de reprendre la main quand l’annuaire se comporte mal. Une rétention longue des journaux hors du système supervisé, comme vu plus haut. Une revue trimestrielle des applications inscrites et de leurs autorisations, qui est la seule contre-mesure efficace contre la persistance discrète.

Ces trois points sont également ce que vous demandera un auditeur dans le cadre d’une démarche de conformité. Ils rejoignent directement le périmètre décrit dans notre guide sur l’audit de périmètre NIS2, où la gestion des accès privilégiés et la traçabilité figurent parmi les exigences les plus fréquemment prises en défaut.

Le plan de chasse que nous exécutons chez nos clients

Volontairement resserré à ce qu’une équipe informatique de PME peut réaliser en deux à trois jours, sans outillage spécialisé.

Ordre de chasse — du plus rentable au plus coûteux

CHASSE À LA PERSISTANCE — PRIORISATION 1 · Applications inscrites et secrets clients récents 2 h · détection très probable 2 · Attributions de rôles privilégiés 2 h · détection probable 3 · Domaines fédérés et paramètres d’authentification 3 h · détection ciblée 4 · Revue complète des consentements utilisateurs 1 j · rendement plus faible

1 — Les applications et leurs secrets. Listez toutes les inscriptions d’application et tous les principaux de service dont un identifiant ou un certificat a été ajouté au cours des quatre-vingt-dix derniers jours. C’est le vecteur de persistance numéro un, parce qu’il survit à toute réinitialisation de mot de passe et qu’il ne déclenche aucune alerte de connexion inhabituelle.

2 — Les rôles privilégiés. Sortez la liste complète des porteurs de rôles d’administration, et comparez-la à ce que vous pensez être la réalité. Sur nos vingt-trois tenants, quatre comportaient au moins un compte d’administration global dont personne ne savait expliquer l’origine — antérieur à cette faille, mais découvert grâce à elle.

3 — Les domaines fédérés. Un domaine de fédération ajouté par un attaquant permet de forger des jetons d’authentification pour n’importe quel utilisateur, sans jamais toucher à un mot de passe. C’est le mécanisme le plus discret et le plus dévastateur. La liste est courte et se vérifie en dix minutes.

4 — Les consentements. Plus long et de rendement plus faible, mais nécessaire si les trois premiers points remontent quoi que ce soit d’anormal. À traiter en second temps, pas en premier.

Un mot sur ce qu’il ne faut pas faire dans la précipitation : réinitialiser massivement les mots de passe. C’est l’action réflexe, elle est visible, rassurante, et elle ne traite aucun des quatre vecteurs ci-dessus. Elle consomme en revanche l’essentiel de votre capacité d’action et de la patience de vos utilisateurs. Réinitialisez après avoir chassé, pas avant.

Ce que cet épisode change pour les PME françaises

Le modèle du service géré déplace la charge du correctif vers le fournisseur, et c’est un progrès considérable dont les PME sont les premières bénéficiaires. Aucune équipe de cinq personnes ne pourrait maintenir un annuaire à ce niveau de sécurité.

Mais ce déplacement crée une illusion. Parce qu’il n’y a rien à installer, on en conclut qu’il n’y a rien à faire. Or la charge qui reste chez le client — la détection, la traçabilité, la chasse — est précisément celle qui demande de la préparation en amont. On ne peut pas improviser une rétention de journaux après coup.

C’est aussi la conclusion à laquelle arrivent les équipes qui exploitent des chaînes de compilation ou des déploiements d’IA : le composant le plus dangereux est celui dont personne ne se sent responsable. Nos confrères de d-open.org font le même constat sur les dépendances open source, et ceux de Plug-Tech sur les connecteurs d’assistants IA. Trois domaines différents, un seul angle mort.

Questions fréquentes

Dois-je appliquer un correctif sur mon tenant Entra ID ?

Non. Entra ID est un service exploité par Microsoft : le correctif a été appliqué côté fournisseur et aucune mise à jour n’est à déployer de votre côté. En revanche, l’absence de correctif à installer ne signifie pas l’absence de travail : il vous revient de vérifier qu’aucun mécanisme de persistance n’a été laissé dans votre annuaire avant la correction, ce que Microsoft ne peut pas faire à votre place.

Comment savoir si mon environnement a été compromis ?

En recherchant les traces de persistance plutôt que les traces d’exploitation. Concrètement : applications inscrites et secrets clients créés dans les quatre-vingt-dix derniers jours, attributions récentes de rôles privilégiés, domaines fédérés ajoutés. Si votre rétention de journaux d’audit est restée sur les valeurs par défaut, votre visibilité s’arrêtera à trente jours environ, ce qui constitue en soi une conclusion à documenter.

Faut-il réinitialiser tous les mots de passe ?

Pas en première intention. Une réinitialisation massive est visible et rassurante mais ne neutralise aucun des principaux vecteurs de persistance : un secret d’application, un rôle privilégié ou un domaine fédéré survivent parfaitement à un changement de mot de passe. Chassez d’abord, puis réinitialisez de façon ciblée les comptes réellement concernés par ce que vous avez trouvé.

Quelle rétention de journaux faut-il viser pour une PME ?

Douze mois au minimum pour les journaux d’audit et de connexion, exportés vers un stockage indépendant du système supervisé. Le coût est de quelques dizaines d’euros par mois pour une PME de cent à trois cents personnes, à comparer à l’impossibilité pure et simple de répondre à un régulateur, à un assureur ou à un client sur ce qui s’est passé chez vous il y a soixante jours.

Besoin d’un regard extérieur sur votre annuaire ?

Chasse à la persistance, mise en place d’une rétention longue, revue des accès privilégiés. Nos analystes interviennent sous 48 heures. Téléphone : +33 6 32 64 24 80.

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Source de l’événement : bulletin Microsoft relayé par The Hacker News, « Microsoft Entra ID Flaw (CVSS 10.0) Exploited in Wild, Allows Remote Code Execution », 21 août 2026. CVE-2026-69836, désérialisation de données non fiables, découverte créditée à Robert Fitzpatrick. Cet article propose une lecture opérationnelle et ne détaille aucun élément d’exploitation.

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